Nos amis les prédateurs

Dans le hall de l’école primaire publique de la plaine du Cours à Saint Montan, la plus grosse de l’Ardèche, on peut voir un panneau réalisé par des enfants sur la grotte Chauvet. En voici une partie :

  

« C’est un cerf qui est content d’avoir un ami qui est un être humain. Il vient de graver sa main sur un mur en pierre. »

Il me semble que le rôle de l’enseignant est aussi d’apporter un minimum d’esprit critique aux enfants, or ici ce qui me frappe c’est de laisser croire à un enfant que dans le contexte de cette grotte préhistorique, du gibier puisse se considérer lui-même comme « content » d’avoir comme ami un de ses prédateurs.

Je reconnais là une imagination enfantine influencée par ces dessins-annimés, ces contes et ces histoires où la parole est donnée aux animaux, et où on leur prête de l’humanité. Une imagination qui inverse ici les rôles, même si on peut ressentir de l’empathie pour des mammifères qui en sont eux aussi pourvus.

Inverser les rôles ? Il est difficile de prendre conscience que peut-être nous sommes comme des animaux de ferme, et que des fermiers nous élèvent, nous nourrissent et nous soignent plus ou moins bien, nous tondent et nous envoient à l’abattoir.

Oui l’homme est un prédateur pour l’homme, et je préfère que les enfants en soient conscients, car ils sont à l’avenir plus qu’une « ressource humaine ».

J’imagine que les représentations de gibier avaient une place dans l’imaginaire des chasseurs, guidant leurs instincts. La faim connaît son objet. Mais maintenant beaucoup d’enfants ne voient sur les étiquettes que des images séduisantes mais trompeuses, ayant rarement l’occasion d’aller au potager, d’être physiquement au contact d’animaux qu’ils mangent.

               

C’est inquiétant d’en voir l’expression comme dans ce texte qui accompagne une autre partie du panneau :

« J’ai laissé la trace de ma main pour que le monde ait une trace de moi. J’ai observé les animaux dehors. Et je les ai redessinés dans la grotte, ça faisait joli et ça m’occupait.  Le taureau de droite va tuer le cerf. L’autre cerf sort d’une vallée. L’autre taureau a vu une proie. »

La maîtresse affiche cela à l’entrée de l’école ! N’a-t’elle pas expliqué qu’un taureau est herbivore et qu’il n’aurait même pas à se protéger d’un cerf qui partage le même régime, qu’il n’est pas carnivore comme le sont ses prédateurs ou toréadors ?

Donnée

Débi Kouroumba, Mali - Janvier 2009

J’ai fait plusieurs photographies de cette fille, la mère aura remarqué mon intérêt. A Débécurumba il y a environ 500 habitants, et beaucoup d’enfants. Les familles sont nombreuses, par exemple j’étais hébergé chez Mamadou, il a 2 femmes et 10 enfants de 10 mois à 13 ans. Les maliens sont en majorité musulmans.

La mère de cette fille me choqua profondément lorsqu’elle me proposa d’emmener sa fille avec moi en France. J’étais très mal à l’aise; je comprenais que pour elle s’était une chance que d’aller dans un pays riche et de vivre à l’occidentale. J’étais pourtant préparé à cela car durant tout le trajet pour arriver dans ce petit village j’ai rencontré beaucoup de gens qui exprimaient leur envie de venir travailler en France.

Cependant cet attrait pour les richesses de l’occident, j’essayais toujours d’y répondre en disant qu’il y avait aussi des problèmes. Quelle dualité! Car j’étais touché par la générosité, l’hospitalité, la chaleur humaine, et la facilité de rencontrer et discuter avec tant de personnes. Mais bien entendu la pauvreté et la misère comporte son lot de souffrances, comme les problèmes de santé et l’accès à l’éducation, le chômage et les infrastructures manquantes.

Je ne suis pas très attaché au matériel, je me suis fait une raison après de nombreuses années de précarité. Cependant je représentais à leurs yeux cet occident si attractif, et une opportunité qu’ils ne manquaient pas de saisir pour échapper à leur condition. D’autant plus dans les villes où la télévision exerce son influence. Mais ici à Débécurumba il n’y a pas de télévision, ni d’électricité et d’eau courante, et le goudron est à plus de 30 kilomètres. Comme si j’étais une publicité vivante; ce que je refusais alors complètement. Il est difficile d’échapper lors de rencontres aux projections des désirs, peurs, et souffrances; à ce jeu de miroirs qui éloigne le cœur par ses visions intellectuelles où naissent les fantasmes.

Heureusement c’était au tout début de mon séjour d’un mois chez eux. Mais cela laisse des traces, d’une part et d’autre, des valises plus lourdes que celles que j’avais transporté. Les traces de la culture occidentale qui rayonne à travers le monde; qui éclaire de ses plaisirs consuméristes, et jette dans l’ombre l’amour d’une fille à sa mère.

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